Les jardins d'Hélène

rentree litteraire d'hiver (2018)

La fin d’où nous partons – Megan Hunter

2 Février 2019, 11:40am

Publié par Laure

Traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet

 

Un premier roman étonnant par sa forme, des phrases courtes, rarement plus de trois lignes toujours entrecoupées de blanc, bref mais profond néanmoins, évocateur, poétique parfois.

 

Une femme accouche alors que Londres est sous l’eau, submergée par une crue apocalyptique. Il faut fuir. L’exil s’organise. Elle est séparée de son mari. Le lecteur accompagne cette femme et son enfant durant une année, leur relation forte dans un contexte de migration forcée, la survie dans les camps de réfugiés, l’espoir de retrouver le père de son enfant.

 

C’est un beau roman sur le lien maternel, la vie dans un environnement hostile, agréable à lire, qui peut laisser un peu sur sa faim mais qui se découvre comme une respiration, tant il tire sa force de sa forme épurée. Il mêle également de nombreux passages en italique inspirés de textes mythologiques ou religieux qui accentuent son côté poétique.

 

 

 

Quelques extraits :

 

p. 81 : « On nous dit de ne pas paniquer, la consigne la plus susceptible de provoquer la panique que l’homme connaisse ».

 

p. 84 : « Moi, Z, O, C. Nous dormons d’un œil, alignés, les bébés ventousés à nos mamelons. Ils ont six mois."

 

Ils ont appris à se tenir assis ici, dans cet endroit du pas-assez. Ils ont redressé leur dos. Ils ont commencé à essayer d’attraper notre pain. »

 

p. 96 : « Quand tu as un enfant, la peur est transférée, aurait pu me dire ma mère.

D’une certaine manière, elle est multipliée, aurait-elle pu dire. »

 

p. 123 : « Je bois l’air frais comme de l’alcool, chaque gorgée est une froideur qui m’attire et m’enserre la taille. »

 

 

 

 

 

Gallimard, coll. Du monde entier, février 2018, 169 pages, prix : 16,50 €, ISBN : 978-2-07-270152-8

 

 

 

Crédit photo couverture : © plainpicture / Glasshouse / chiei kurimoto / et éd. Gallimard

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Les déraisons - Odile d'Oultremont

12 Juin 2018, 14:18pm

Publié par Laure

Le 03 octobre 2016, Adrien Bergen, 44 ans, est au tribunal, dans le box des accusés, contre sa société AquaPlus, qui le met en demeure pour avoir touché un an de salaire indu. Mais il faut remonter dix ans en arrière, quand Adrien est tombé amoureux de Louise Olinger, en allant lui annoncer une coupure d’eau de trois jours… D’emblée sa fantaisie l’avait surpris.

 

Séduit par son côté fantasque, ils ne tardent pas à vivre ensemble. Louise est peintre, artiste, libre dans sa création et ses mots. Ce qui n’est pas toujours simple dans la vie sociale, ah les échanges avec la mère d’Adrien !

 

Mais Louise développe un cancer du poumon qui lui sera fatal, on le sait d’emblée. Alors quand la maladie de sa femme coïncide avec sa mise au placard au fin fond d’un couloir, Adrien décide de ne plus aller au bureau. Il faudra un an à son entreprise pour se rendre compte de son absence, en voulant l’inviter à une cérémonie pour ses 10 ans dans l’entreprise.

 

 

Le roman alterne les temps entre jours du procès et retours en arrière qui narrent l’histoire d’amour d’Adrien et Louise, ainsi que la maladie. L’histoire tient finalement à peu de choses, si ce n’est au caractère fantasque de Louise et à l’amour fou d’Adrien. L’absurdité de la vie, du monde du travail (comment ne pas se rendre compte de l’absence d’un employé pendant un an ?!), la folie choisie de Louise, la sympathie peu académique du juge sont des éléments qui donnent à réfléchir à ce qui est important, et à quel moment.

 

 

Le roman est agréable et surprend par le grain de folie de Louise, sans apporter de surprise sur son déroulement, il est plaisant et original.

 

 

 

p. 36 : « Adrien essaya de lui expliquer que Louise était ainsi, insaisissable, que c’était à la fois son charme, sa force et son courage, mais elle ne voulut rien savoir. »

p. 42 : « Derrière ses pérégrinations fantasques, c’était merveilleusement limpide : Louise était une femme de pouvoir. »

 

 

 

 

Les éditions de l’Observatoire, janvier 2018, 219 pages, prix : 18 €, ISBN : 979-10-329-0039-0

 

 

 

Crédit photo couverture : © Paul Wackers / les éditions de l’Observatoire

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Apprendre à lire - Sébastien Ministru

11 Mai 2018, 08:59am

Publié par Laure

Au crépuscule de sa vie, un vieil homme, immigré sarde analphabète, demande à son fils âgé d’une soixantaine d’années, dirigeant d’un groupe de presse, de lui apprendre à lire. Celui-ci s’exécute bon gré mal gré, mais leurs relations n’ont jamais été simples, qui plus est après le décès de sa mère.

Antoine vit en couple avec un homme mais a fait le choix de ne plus avoir de relations sexuelles avec son conjoint, il préfère quelques relations tarifées épisodiques.

C’est à l’une de ces rencontres, futur enseignant, qu’il confie cette lourde mission d’apprendre à lire à son père. Un lien très fort va se nouer entre le vieil homme et Ron, le jeune enseignant, relation qui va déstabiliser le fils…

 

C’est un très beau roman que ce court texte, très sensible, pudique, très bien écrit, qui se lit aussi dans les non-dits trop longtemps occultés. Il aborde des thèmes rares, l’analphabétisme, et précieux, la relation père-fils, chahutée, difficile. C’est une histoire d’amour, paternel, filial, qui aborde aussi l’homosexualité, la prostitution masculine, (dans le rapport qu’elle peut induire entre ce père et ce fils), et la honte liée à l’analphabétisme.

 

Un roman qui se lit d’une traite, touchant, caressant par sa plume, une vraie belle découverte (il s’agit en plus d’un premier roman), que je dois à Autist reading dont le billet m’avait convaincue.

 

 

 

Extraits :

« - Mais à quoi ça va te servir de savoir lire ?

- A quoi ça va me servir ? Mais à lire. Peut-être que lire, ça fait mourir moins vite. »

 

« Mon père veut apprendre à lire et à écrire et ce n’est pas une plaisanterie. J’ai accepté de lui apprendre à lire et à écrire et c’est une catastrophe. Lire et écrire, comme inspirer et expirer, sont des gestes naturels que personne ne se souvient d’avoir appris. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grasset, coll. Le Courage, janvier 2018, 160 pages, prix : 17 €, ISBN : 978-2-246-81399-6

 

 

 

Crédit photo couverture : © éd. Grasset.

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Ta vie ou la mienne – Guillaume Para

2 Avril 2018, 15:13pm

Publié par Laure

Hamed Boutaleb a perdu sa mère à la naissance. Il a grandi à Sevran, en Seine Saint-Denis, avec son frère Faouzi, de sept ans son aîné, et leur père.

Son frère meurt à l’âge de quinze ans, victime de la guerre du shit, leur père meurt d’un cancer du foie lorsqu’Hamed a treize ans. Il est donc recueilli par son oncle Tarek, qui vit avec sa femme et ses trois filles à Saint-Cloud, ville bourgeoise de l’Ouest parisien. C’est là qu’il sera repéré car il est doué au football, et là aussi qu’il tombera amoureux de Léa, une jeune fille de bonne famille, riche et catholique, mais qui n’est pas moins dépressive sévère.

 

Un incident dramatique viendra compromettre un avenir qu’on aurait aimé voir fleurir.

 

 

Peut-on sortir de son milieu d’origine ? Si les débuts du roman sont un peu binaires, avec un concentré de clichés sur la violence du 9-3 et la banlieue huppée côté St-Cloud qui peuvent agacer (facilité ?), les personnages sont néanmoins extrêmement attachants. Le père de son ami François, Pierre Villeneuve, est drôle, bienveillant, tendre, mais jure comme un charretier alors qu’il interdit aux enfants de le faire. Il est le premier avec l’oncle Tarek à mettre de la douceur dans la triste vie d’Hamed.

 

 

Souvent trop manichéen dans son développement, l’équilibre global se fait néanmoins entre violences (en prison notamment) et sentiments. Les émotions sont bien réelles et on ne peut s’empêcher d’être touché par les personnages.

 

 

Une lecture au final très agréable et qui fait du bien, malgré une certaine noirceur, grâce notamment à une palette riche de personnages secondaires. On fermera les yeux sur quelques facilités qui servent l’intrigue, la scène du procès notamment est d’une simplicité trop vite expédiée pour être crédible, mais on veut bien avaler des couleuvres pour sauver Hamed et Léa !

 

 

On ne peut que souhaiter à l’auteur par ailleurs journaliste (c’est son premier roman) de poursuivre dans la voie de la fiction, nul doute qu’il écartera vite les quelques maladresses de cet opus.

 

 

 

 

(Le livre m’a été envoyé gracieusement par l’auteur, comme à tous les blogueurs qui l’ont chroniqué semble-t-il. Cela n’enlève rien à l’honnêteté de mon propos.)

 

 

 

Éditions Anne Carrière, février 2018, 194 pages, prix : 17 €, ISBN : 978-2-8433-7889-7

 

 

 

Crédit photo couverture : © Anne Carrière

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Dans les angles morts – Elizabeth Brundage

18 Mars 2018, 19:07pm

Publié par Laure

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud

 

 

23 février 1979 à Chosen, état de New-York : en rentrant de l’université où il travaille, George Clare retrouve sa femme Catherine assassinée, une hache plantée dans le crâne. Leur petite fille de trois ans, Franny, est restée seule avec le corps.

 

Un an auparavant, dans cette même ferme, un couple s’était donné la mort, laissant trois jeunes enfants orphelins. La maison porterait-elle en elle une malédiction ?

(p.78 : "La maison était maudite. C'est ce que les gens disaient. Personne n'en voulait")

 

Bien qu’il soit immédiatement suspecté par la police, George se réfugie chez ses parents sans être inquiété outre mesure. L’aspect policier n’est pas l’élément principal du roman même si le lecteur aura bien toutes les clés au fil de sa lecture.

 

Le récit prend le temps de s’installer, se déroule lentement, pour mieux embarquer son lecteur par d’habiles retours en arrière et un panorama de personnages secondaires riches à la psychologie fouillée. L’auteur prend soin de visiter, avec l’air de ne pas y toucher, tous les angles morts qui occultent la vérité, et déconstruit peu à peu l’image du couple et plus particulièrement du mari. La construction, les analyses très fines, le mensonge permanent sont des éléments aussi brillants que glaçants.

 

Plus on approche de la fin du roman et plus on ralentit sa lecture pour ne pas le quitter trop vite : et si c’était aussi à cela qu’on mesurait un grand roman ?

 

 

Le voici enfin mon coup de cœur de la sélection roman du Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018, celui qui a ce je-ne-sais-quoi de plus abouti que les autres dans l’écriture, une ambition réussie autant dans l’histoire que dans la forme narrative, qui se traduit par un vrai plaisir de lecture, qui vous prend dans son cocon et que vous ne voulez pas quitter. Enfin un roman qui sort du lot !

 

 

 

Lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018

 

 

 

C’est le premier traduit en français d’Elizabeth Brundage, souhaitons que les précédents le soient et qu’elle en ait un cours !

 

 

 

Quai Voltaire, janvier 2018, 516 pages, prix : 23,50 €, ISBN : 9782-7103-8381-9

 

 

 

Crédit photo couverture :  © Mike Dober / Arcangel Images / et éd. Quai Voltaire / La table ronde

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Faire mouche – Vincent Almendros

9 Mars 2018, 15:24pm

Publié par Laure

Laurent Malèvre est un homme sans histoire. Il lui coûte de retourner dans son village natal, Saint-Fourneau, perdu au milieu de nulle-part, pour le mariage de sa cousine. Il a loué une voiture pour l’occasion, il est accompagné de Claire, qu’il présente à sa famille comme étant Constance, sa compagne enceinte de trois mois. Famille qu’il n’a guère envie de revoir tant son passé avec elle semble sombre et douloureux. De mystères en rumeurs dévoilées, Laurent plonge avec Claire dans une atmosphère sinistre, grave, pesante.

 

Les fils se dénouent au fur et à mesure, sans trop s’éclaircir non plus, ni du point de vue du passé que l’on perçoit complexe et chargé, ni du point de vue de l’ambiance présente.

 

Le lecteur avance en apnée dans ce court texte, écrit au millimètre, où rien n’est de trop, pour finir aussi anéanti qu’admiratif : tout jusqu’au dernier mot confirmera le talent de l’auteur à rendre l’atmosphère de son roman oppressante et dramatique.

 

Certes j’aurais aimé avoir davantage de clés sur les faits passés, mais l’essentiel n’est pas là, la relation toxique à la mère est bien au cœur du roman, jusque dans sa plus surprenante conséquence.

 

J’avais beaucoup aimé le précédent roman de Vincent Almendros, Un été, il confirme si besoin combien son écriture, ramassée, expressive d’un drame latent, est précise et efficace. Une petite pépite de la rentrée d’hiver, si brève qu’il serait dommage de s’en priver.

 

 

 

 

Ed. de Minuit, janvier 2018, 126 pages, prix : 11,50 €, ISBN : 978-2-7073-4421-2

 

 

 

Crédit photo couverture : © éd. de Minuit

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Si j’avais un perroquet je l’appellerais Jean-Guy (parce que Coco c’est déjà pris) – Blandine Chabot

5 Mars 2018, 15:52pm

Publié par Laure

Dans un roman de Françoise Sagan emprunté à la bibliothèque, Catherine trouve un papier sur lequel est écrit « Jean-Philippe », suivi d’un numéro de téléphone, et de « Appelle quand tu veux ». A-t-il été mis là exprès ou oublié par le lecteur précédent ?

Ne s’étant pas remise d’avoir vu son mari partir avec sa sœur, elle se dit… pourquoi pas ?

 

J’avais dans l’idée de lire de la chick-lit pour un projet professionnel, je suis peu familière du genre, même si j’en ai lu quelques-uns. Ce titre attirant me semblait tout trouvé.

 

Après une cinquantaine de pages je me suis posé la question d’abandonner ma lecture. N’étais-je pas en train de perdre mon temps à lire un roman si creux que je me demandais vraiment ce que je faisais là ? Je m’attendais certes à de la détente et à une lecture facile, c’est même bien ce que je cherchais avec ce type de roman, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi bavard pour ne rien dire ! Que c’est vide ! Beaucoup de digressions qui partent dans tous les sens, sans queue ni tête, alors que le postulat pourtant sympa semble être oublié. A moins que l’exercice ne soit justement là.

 

Je me suis entêtée quand même et j’ai bien fait car l’ensemble, s’il reste extrêmement léger, fait sourire à quelques reprises, notamment dans son franc-parler d’enseignante envers les parents d’élèves et dans sa chute. Quelques passages divertissants, un peu grotesques, qui répondent aux codes du genre ?

 

Dommage néanmoins que le début soit vraiment trop insignifiant et inconsistant, avec pour seul but un verbiage qu’on pourra rapprocher du titre à rallonge assez représentatif.

 

Vite lu, à réserver pour les vacances au bord de la piscine, ou les soirs de grosse migraine.

 

 

 

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Cherche-midi, février 2018, 288 pages, prix : 18 €, ISBN : 978-2-7491-5783-2

 

 

 

Crédit photo couverture : éd. du Cherche Midi

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La mise à nu - Jean-Philippe Blondel

5 Février 2018, 11:32am

Publié par Laure

« C’était très étrange. Je savais que j’étais chez Alexandre Laudin. Qu’il dessinait mon visage sous tous les angles à grands coups de fusain. Que j’avais cinquante-huit ans. Que j’étais divorcé, père de deux filles adultes. Que j’enseignais l’anglais depuis plus de trente-cinq ans. J’étais conscient du mur blanc en face de moi. De l’éclat de lumière que renvoyait la porte vitrée. Et pourtant, je n’étais plus tout à fait présent. (…) »

 

A quelques années de la retraite, Louis Claret, prof d’anglais, dresse le bilan de sa vie, et revient sur ses souvenirs lors de ses séances de pose pour un ancien élève devenu peintre, Alexandre Laudin.

 

On retrouve ce qui fait le cœur des romans de Jean-Philippe Blondel, un récit intimiste qui fouille les émotions, les souvenirs, les désirs et les joies. Mais de joies pas tant que cela dans cette mise à nu. Une très grande mélancolie, un peu de nostalgie, un récit très personnel, trop peut-être, j’ai le sentiment final de ne pas avoir saisi le projet de l’auteur dans ce roman, si déprimant (je suis encore assommée par la fin).

 

J’avais cette intuition en lisant les premières critiques que ce roman n’était pas pour moi. Il ne me tentait pas, moi la fidèle de toutes les publications de Blondel.

 

Ça arrive, je n’ai pas réussi à ressentir quoi que ce soit pour Louis ou Alexandre, et j’imagine que ce que j’aime dans le roman de l’intime, c’est l’effet miroir. Ces émotions universelles qui font résonance en soi. Je reste étrangère ici à tous les personnages et à leur histoire, le tableau des couleurs chapitrées ne me parle pas. Une mise à nu trop singulière ?

 

 

 

Extraits :

« On connait si peu ses propres enfants, au fond. On connaît si peu les autres, en général. On ne fait que projeter sur eux les fantasmes qu’ils nous inspirent. »

 

 

« […] ce que je cherche avant tout, à cette période de ma vie, c’est de la douceur. Une lucidité tendre, si vous voulez. Sans doute en raison de la fatigue et de l’émoussement. D’un affadissement général de ma personnalité. »

 

 

 

Buchet-Chastel, janvier 2018, 249 pages, prix : 15 €, ISBN : 978-2-283-03022-6

 

 

 

Crédit photo couverture :  ©  éd. Buchet-Chastel

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Les rêveurs - Isabelle Carré

26 Janvier 2018, 10:47am

Publié par Laure

J’avoue l’avoir pensé : « encore une actrice qui sort un bouquin plus ou moins autobiographique et l’appelle roman, tout est dit en interview et tournée promo : la mère dépressive, le père homo, le couple qui explose, la tentative de suicide à l’adolescence, etc. Mais au fond, quel intérêt ? »

 

Face à la demande pressante de nos lecteurs à la bibliothèque curieux de le lire (Je reconnais à Isabelle Carré un bon capital sympathie), j’ai voulu me faire mon propre avis : c’est un beau premier roman ! Isabelle Carré a une très belle écriture, facile à lire mais travaillée, élégante.

 

Isabelle Carré a 46 ans, j’en ai 45 : je l’ai donc perçu comme un roman générationnel, j’ai les mêmes références culturelles et musicales, jusque dans les publicités et slogans qu’elle rappelle ici ou là. Les lecteurs nés dans les années 70 et avant y retrouveront une douceur légèrement nostalgique, et une réalité sociale dure, dès les premières pages et la grossesse de sa mère, « fille-mère » à 19 ans.

 

Mais c’est aussi un roman intemporel, car l’amour, la famille, le mal-être à l’adolescence, la dépression, sont des sujets éternels et toujours vrais. 

 

Ce premier roman est donc une belle surprise : une vie singulière parfois fantasque, la convocation des souvenirs, la construction d’une enfant puis d’une femme au sein de cette famille aimante en dépit de ses frasques.

 

Rien d’inoubliable ou d’exceptionnel, mais un bon moment de lecture, plaisant et empathique.

 

 

 

Extraits :

« Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l’histoire, accepter les rôles qu’on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.

« Au pied de l’arc-en-ciel se dissimule toujours un trésor » nous répétait mon père. Notre univers avait la texture d’un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu’une enfance de rêve ».

 

« Pourquoi n’ai-je jamais su quitter les lieux que j’aimais ? Pourquoi est-ce si difficile de les laisser, d’accepter qu’on ne pourra pas les revoir car ils ne nous appartiennent plus, la porte s’est claquée pour toujours, le temps ne fera que nous éloigner, à moins d’être un bon rêveur, celui qui se souvient toujours de ses rêves, de rêves si clairs et précis qu’ils permettent de s’y attarder encore, d’entrer à nouveau dans ces pièces de l’enfance, sans autre clé que le désir constant d’y revenir. »

 

 

 

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Grasset, janvier 2018, 304 pages, prix : 20 €, ISBN : 978-2-246-81384-2

 

 

 

Crédit photo couverture : © éd. Grasset

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Pactum salis - Olivier Bourdeaut

7 Janvier 2018, 17:53pm

Publié par Laure

Deuxième roman d’Olivier Bourdeaut très attendu par la critique après l’énorme succès de En attendant Bojangles, c’est pour moi un avis neuf et sans influence, je n’ai pas lu son précédent titre. Pas de comparaison donc, je ne pourrai dire s’il confirme ou déçoit par rapport à son premier roman.

 

Ce que je sais, c’est que j’ai beaucoup aimé Pactum salis et découvert une plume, avec une vraie touche personnelle et originale.

 

 

Ne vous laissez pas décourager par les trois premières pages très descriptives usant d’un vocabulaire spécifique peu courant, si vous ne travaillez pas dans les marais salants ou n’êtes pas breton, peu de chance que vous connaissiez les ladures, les œillets (qui ici ne sont pas des fleurs), le traict du Croisic, les chevau-légers et les cyanobactéries. Pas de panique, c’est juste le décor planté d’une scène d’ouverture cocasse : Jean, parisien reconverti en paludier guérandais, découvre sur son lieu de travail naturel un corps avachi sur ses tas de sel, et pire, l’homme a osé pisser sur le fruit de son travail. Il est prêt à l’occire d’un coup de pelle mais se reprend. Commence alors une relation rocambolesque avec Michel, agent immobilier ébloui par l’argent et les voitures de luxe, qui noie sa solitude dans l’alcool.

 

Retours en arrière sur la vie de Jean, mais aussi d’Henri, le voisin alcoolique de sa jeunesse si exubérant dans sa verve, et de Michel, trois solitudes qui vont se chahuter.

 

 

Ce que j’ai aimé dans ce roman, c’est d’abord son écriture, un style descriptif aux phrases souvent longues et complexes, au vocabulaire soigné et choisi, qui a pour conséquence de souligner toute l’ironie de la situation. Le lecteur jubile devant l’exubérance des personnages et les envolées lyriques qui les décrivent.

 

Comment ne pas éclater de rire à la démonstration d’Henri qui à l’issue de son manifeste sur le Dédé, le débauché de droite (un passage d’anthologie !) conclut : « le Bobo, c’est intra-muros. Le Dédé, c’est trans-territorial ! » (p. 96) Quel personnage ce Henri.

 

Des nuits d’ivresse mémorables, des scènes de drague pas piquées des vers, et une fin, quelle fin !  De celles où vous revenez en arrière pour être sûr de l’avoir bien comprise, une fin surprenante, fermée et travaillée comme je les aime !

 

Jean et Michel, souvent à l’opposé l’un de l’autre par leur choix et leur comportement, ne seraient-ils pas un peu les deux faces d’une même pièce, un Jean-Michel symptôme d’une certaine solitude et gravité de la vie ?

 

 

Extraits :

p. 23 : « Mickael était un prénom sans passé ni avenir, tout sauf un prénom pour faire carrière, hormis, peut-être, pour percer dans la téléréalité. Il avait donc profité de son installation à Paris pour faire imprimer des cartes de visite avec sa nouvelle identité »

 

p. 185 : ah ! le fameux « falsoculisme parfaitement assumé », il faudra le ressortir quelque part celui-là !

 

Toujours présenté comme une amitié improbable (jusque dans sa quatrième de couverture), je ne l’ai jamais lu comme une histoire d’amitié. Plutôt comme une confrontation permanente, une attirance répulsion insoluble :

 

P. 211 : « Je dirais que je suis heureux de l’isolement que m’offrent mes marais. Je dirais aussi que je ne suis pas mécontent de me frotter aux gens ces derniers temps. C’est le hasard qui a déposé cet énergumène au seuil de mes œillets. J’ai honte de le reconnaître, mais il me fascine. Il m’exaspère et me fascine. Et souvent ces sentiments se superposent. C’est assez étrange. Il m’arrive d’avoir envie de lui envoyer mon poing dans la gueule et pourtant la seconde d’après je suis tenté de l’emmener boire une bière. Je n’ai pas l’impression que cela puisse convenir à la définition de l’amitié. »

 

 

Ce qui me fascine moi, c’est la fantaisie langagière de l’auteur, extrêmement travaillée, qui met le sourire aux lèvres au fil des paragraphes. Quelle plume ! Bourdeaut a une vraie originalité, une « patte » à suivre.

 

 

 

Ed. Finitude, janvier 2018, 252 pages, prix : 18,50 €, ISBN : 978-2-36339-090-5

 

 

 

Crédit photo couverture : © 123RF/Exodus et éd. Finitude

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